Economie de la photographie et mécénat

Images Magazine, publie dans son numéro d’été un dossier très documenté sur l’économie du secteur culturel de la photographie en France, avec un tableau des 70 récompenses décernées chaque années aux photographes pour un montant de plus de 2 millions d’euros…

Le fait

Images, « le magazine de la photographie et des auteurs contemporains » vient de publier dans son numéro 53 daté juillet-août un remarquable sujet co-signé par Sophie Bernard et Elisabeth Lehalle concernant le financement de la photographie par les institutions publiques et les organismes privés engagés dans le mécénat culturel via l’organisation de prix, concours, résidences d’artistes… . Sont analysés des dizaines de budgets de la vie photographique française, et recensés quelques 70 récompenses en France et dans le monde pour un total annuel de 1 206 000 d’euros d’apport à la création photographique. Ce montant est réparti chaque année entre des centaines de lauréats amateurs et professionnels qui sont sélectionnés par les jurys de ces prix souvent prestigieux. De son côté le Ministère de la culture et de la communication affectera pour 2012 quelques 12 millions d’euros de budget (en hausse de 7,6 % par rapport à 2011) à la photographie. C’est la première fois que de tels chiffres sont compilés et publiés en France.

Le décryptage

Une nouvelle économie de la photographie d’art s’est installée en France. Portée par l’attrait croissant des collectionneurs pour des œuvres accessibles et “bankables” depuis la fin des années 90 et le volontarisme des institutions françaises depuis quarente années pour promouvoir cet art à travers des institutions (Maison Européenne de la photographie, feu la mission du patrimoine photographique, BNF, Jeu de Paume…) et des manifestations (Mois de la photo, Paris-Photo, Rencontres d’Arles ou Visa pour l’image pour ne citer que c elles qui ont une audience internationale). Ce dynamisme général a eu une grande influence sur la valorisation du travail des auteurs qui ont su s’inscrire dans ce mouvement.  Mais le véritable coup de pouce qui permet à ce marché d’atteindre son niveau actuel, est de nature fiscale ; en incitant à l’investissement dans le mécénat, les associations et les fondations, la loi n°2003-709 du 1er août 2003 aura permis cet apport d’argent frais vers les artistes vivants et les organismes qui contribuent au développement de la création (en contre partie de quoi, une défiscalisation des investissements à hauteur de 60% de leur montant sont accordées).

En aidant la création et devenant les premiers acheteurs des jeunes artistes ces organisations et fondations ont une action essentielle pour faire émerger les talents. En permettant cette mesure, le Ministère de l’économie et des finances aura joué un rôle clé pour fluidifier l’économie de ce secteur et permettre à un plus grand nombre d’auteurs de vivre de leur art. De quelques décideurs omnipotents sur les commandes publiques — auxquels il ne faut pas oublier les galeristes et les grands collectionneurs —, le pouvoir de légitimation d’un photographe auteur est désormais partagé par un plus grand nombre d’acteurs dont les plus importants se retrouvent dans le tableau d’Images Magazine (pages 98/99). Travaillant dans la durée, ces nouvelles instances de légitimation sont désormais à la manœuvre avec des moyens conséquents pour repérer les meilleurs talents, surveiller les stars montantes, les conseiller, en s’alliant le concours de jurés influents du monde de la photographie. Les plus engagées de ces organisations ont un rôle important dans la constitution de fonds photographiques privés dont le rendement patrimonial n’a rien à envier aux meilleurs placemens financiers. Ces mécènes sont aussi des passeurs de l’art photographique vers le grand public par l’obligation qui leur est faite d’exposer les œuvres acquises pour pouvoir défiscaliser leurs investissements. Mais surtout par la capacité de ces fondations à relayer auprès de la presse (gratuitement ou en partenariat) les événements qu’ils sponsorisent. Un système vertueux c’est donc mis en place qui aboutit à cette exceptionnelle visibilité de l’activité photographique et dont tout le secteur ne peut que se réjouir.

Ce dynamisme qui profite aux organisateurs d’événements (et aux municipalités qui les soutiennent), aux mécènes culturels et aux meilleurs auteurs ne saurait pourtant donner les conditions d’une économie solide au secteur, même si la qualité des expositions et des événements en France donne une image plutôt opulente de la filière. Par la faiblesse des sommes distribuées au global (l’échelle de grandeur est de quelques millions d’euros en numéraire et en matériel), par le risque fiscal (quid de ce dynamisme si Bercy venait à réduire la voilure ?), par la précarité financière (assumée) de grands talents de multiples fois primés et enfin parce que cette situation favorable habitue les acteurs de la vie économiques à considérer l’investissement photographique que sous deux conditions : optimisation fiscale et réduction du risque. La loi sur le soutien au mécénat remplit le premier critère, l’organisation de la curation des prix et des concours grâce à membres de jury « du sérail » remplit le second critère.

On ne peut que le déplorer, l’engouement pour le mécénat culturel est fortement décorrélé avec la situation économique des entreprises du marché photo et de leurs acteurs : travaux de commande en berne (car non défiscalisables…?!), hyper-concentration du marché des photos de news et d’illustration sur quelques entreprises mondiales, statut social des auteurs incompatible avec leur nouveau modèle d’affaires, ou encore dérégulation de la protection de la propriété intellectuelle (le droit d’auteur “copyrighté” est devenu une réalité au grand dam des professionnels)…

Cette situation, qui s’explique par les mutations qu’il n’est pas nécessaire de rappeler ici, permet d’expliquer logiquement l’attrait représenté pour les artistes par ces prix et concours ultra-sélectifs mais également l’intérêt toujours plus marqué par  le monde des entreprise pour la photographie d’auteur, à condition pour ces derniers d’être en situation de capter en retour de leur attention et de leur prodigalité, une parcelle de pouvoir sur le marché de l’art.

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