L’éphémère comme valeur sure !

1 décembre 2009

 

Situé au 47 boulevard de Sébastopol à Paris, le Windows Café de Microsoft restera ouvert jusqu'à la fin décembre.

Le fait

Pour le lancement de Windows 7, Microsoft a opté pour l’ouverture le 22 octobre dernier d’un Café éphémère à Paris.  Celui-ci fermera ses portes fin décembre. Cette initiative n’est pas nouvelle ni unique, les lieux éphémères — boutiques ou lieux de restauration— se multiplient dans le monde depuis cinq ans à l’occasion de lancement de nouveaux produits ou pour séduire une nouvelle clientèle. A Paris cette fin d’année 2009 aura vu fleurir de nombreuses initiatives : boutique Prada place Beauvau, boutique Michael Jackson à l’Olympia, Galerie « Passion Victim » dans le 18ème arrondissement… mais aussi Toy’R’Us à Savigny-le-Temple pour ne citer que ces quelques exemples. Le phénomène est tel que le Parisien du 26 novembre en à fait sa Une en titrant «Commerce : les nouveaux mercenaires de Noël ». L ‘angle faisait valoir le risque de distorsion de concurrence entre grandes enseignes et petits commerces dans la zone de chalandise, mais le phénomène dépasse évidemment ce seul aspect.

Le décryptage

« L’éphémère n’est pas une mode éphémère » explique Gilles Lipovestky dans un article paru dans Newzy le 20 octobre (à lire en cliquant ici). Même si le philosophe, auteur de « L’empire de l’éphémère » (paru en septembre 1991), observe que ce mouvement de société  « est devenu un principe structurel », il reste lucide vis-à-vis de ce constat : « L ‘éphémère a été davantage une raison à la crise que sa solution » estime-t-il. Reste que personne ne peut se soustraire à la réalité du moment, et encore moins les photographes claquemurés dans l’ambiance rassurante de leur studio. Ceux-ci doivent chercher un nouveau public en quête d’expériences émotionnelles inédites. Et pour le coup, les photographes qui osent aller au devant des aspirations statutaires ou festives des consommateurs n’ont pas à s’en plaindre : photographes itinérants faisant le tour des clubs d’équitation avec leurs flashes portatifs sur fond couleur de terre  (façon Yann Arthus-Bertrand), studios éphémères installés au cœur des galeries commerçantes, animation photographique sur les stands de foires commerciales… Certes la ringardise de la photo d’enfants dans les bras du Père Noël n’est pas la meilleure façon de promouvoir un statut de photographe sensible et raffiné… mais des milliers d’autres voies sont à explorer. Les studios éphémères du salon de la photo n’étaient-ils pas des outils, ô combien efficaces, d’image de marque pour les stands (tout aussi éphémères !) qui les  accueillaient ?


La course à exacerbation des émotions

1 décembre 2009

Essai visionnaire publié en janvier 1944 (épuisé aujourd'hui), René Barjavel décrit le processus qui pousse le cinéma à exacerber les émotions grâce à la technologie. Ce mouvement jamais démenti concerne également la photographie…


Vision

« Le cinéma n’existe pas encore. Nos films sont des esquisses à la mine de plomb ». Ces mots de René Barjavel, auteur de roman de science fiction du milieu du XXème siècle sont tirés d’un essai qu’il a signé chez Denoël en 1944 sous le titre « Cinéma total ». Le constat, quoique visionnaire, est de celui qui pourrait être balayé par la modernité de notre technologie numérique. René Barjavel n’écrivait-il pas ces mots en pleine conversion du cinéma à la couleur, lequel venait de se convertir au sonore ? « La pratique de la couleur révèlera les défauts techniques. Ils seront attaqués et réduits un à un. A ce moment naîtra le cinéma en relief, qui rendra le film plat caduc. » poursuit-il.

Le décryptage

De l’argentique au numérique, du tirage à l’impression, et aujourd’hui de la photo « plate » à la photo en relief, les prophéties de René Barjavel restent toujours autant au cœur de l’actualité des gens d’images.  Il n’est pas une conférence de presse des industriels de l’électronique grand public qui ne fasse aujourd’hui l’apologie de la restitution vidéo 3D sur téléviseur à écran plat : une suite logique à la mutation accélérée de l’industrie du cinéma vers la restitution du relief. La HD ne constitue plus un argument différenciant. La 3D prendra le relais demain chez Sony, Panasonic, LG, Samsung… avec ou sans lunette.

Cette surenchère à la transmission d’une émotion à travers les sens n’aurait pas surpris René Barjavel (décédé en 1985). Il en donnait le sens dès 1944 : « L’œuvre d’Art nous touche à la fois par la joie qu’elle offre à certains de nos sens, par l’émotion qu’elle provoque en nous et par le plaisir intellectuel que nous éprouvons à détailler sa perfection.  Le cinéma, dans son vaste public, ne peut toujours chercher l’esprit des gens qui n’en ont point. Mais il peut agir sur ceux-ci par les nerfs et par la chair, émouvoir de la même façon les hommes cultivés qui sont de même pâte, et, de plus plaire à ces derniers par sa qualité. »

Pour le monde de la photo le défi est de taille. La restitution en relief reste considérée par les photographes comme un artifice inutile, voire de mauvais goût. Les nombreuses « révolutions » dans la photographie 3D n’ont jamais dépassé le stade de la curiosité que les professionnels de la publicité ont parfois su exploiter pour créer des « PLV d’exception ». Le procédé Nimslo 3D est loin et le concept Fujifilm Finepix Real 3D prend le relais courageusement en associant pour la première fois un appareil de prise de vue numérique à un cadre numérique lenticulaire. En photographie, quid de l’exacerbation des sens que le cinéma met en avant avec la promotion du relief et que les téléviseurs à écrans plats porteront à partir de 2010 dans nos salons ?

Pourtant, en dehors du relief, encore aujourd’hui ingérable tant que les périphériques de visualisation ne sont pas généralisés dans les foyers, le marché photo a trouvé deux moyens à cet impératif d’exacerbation des émotions : le très grand format et l’album d’exception. Les artistes plasticiens ont su exploiter les effets du premier sur les collectionneurs ; les éditeurs d’ouvrages de tête utilisent le second avec des livres d’Art exceptionnellement façonnés. Les photographes ont donc toutes les cartes en main pour parvenir à créer un surcroît d’émotion au-delà de leur propre talent photographique. En attendant la 3D doit devenir un terrain d’exploration.  Histoire de rester référent sur le sujet pour la communauté des clients…et des proches !


Rencontre avec Vincent Grégoire

1 décembre 2009

"Il faut que les photographes soient beaucoup plus dans « l’entertainment », dans le jeu, dans la mise en scène" estime Vincent Grégoire, tendanceur chez NellyRodi.

Tendanceur chez NellyRodi, Vincent Grégoire travaille dans le monde entier au décryptage des grands mouvements de consommation. Intervenant pour Microsoft pour évoquer la montée des objets tactiles dans la vie quotidienne (dont la fameuse table Microsoft Surface), il voit dans le besoin des consommateurs d’entrer en contact par le toucher avec les objets, une expression d’un besoin plus général de proximité. Pour lui, cela ne fait aucun doute, il s’agit d’une opportunité à exploiter pour les photographes.

En dehors d’une technologie rendue accessible par la technologie, comment expliquez-vous que les objets tactiles soient aussi bien reçus par les consommateurs ?

Avec l’actualité, le chômage et la crise, les consommateurs doutent et ont peur. Ils ont besoin de se rassurer dans un monde de plus en plus dématérialisé. Ceux-ci restent dans le vouloir d’achat mais demande plus de contact, plus de douceur. La vision d’un futur dématérialisé est compensée par le contact… Pour Microsoft par exemple, il s’agit d’avoir une approche sensible vers ceux qui ont peur des nouvelles technologies. Ce qui intéresse le consommateur, c’est contrebalancer le futurisme par les sens, le toucher, le contact, le sensible… Tout l’imaginaire de la technologie a été construit sur un rapport guerrier. On revient sur ce principe et les valeurs masculines sont bousculées au profit des valeurs de partage, de sensibilité. Le mot d’ordre est « remettre de l’humain ». C’est une tendance mondiale.

Comment les photographes peuvent se servir de ce mouvement ?

On pense être tous plasticien, designer, styliste, mais à certain moment il faut s’en remettre aux experts parce qu’ils savent ! : « La photo du petit dernier à poil sur la fourrure, c’était quand même un savoir faire ! ». Quand il s’agit de retoucher des images, de paraître plus beau que beau, plus riche que riche, l’intervention de ceux qui savent est indispensable ! Les gens ont besoin de photos dites « artistiques » plus porteuses de sens, plus codifiées, pour témoigner des moments forts, et cela justement en réaction à la banalisation du visuel. Le besoin de se « frotter » à un photographe professionnel pourra être —et souvent dans les classes sociales populaires d’ailleurs — une manière de recréer du sens, du statut, de l’existence à certains moments de la vie.

Quelle vision optimisme en pleine période de difficultés économiques…

C’est le même phénomène avec le retour des épiciers de quartier en ville. On pensait tous que la panacée c’était les hypermarchés avec leurs prix bas et leurs grands parkings : en réalité, ils sont en train de plonger, c’est la cata ! Parce que justement, les gens ont peur d’être dans des boites virtuelles !  Les gens vont se rendre compte qu’ils préfèrent mettre un tout petit peu plus cher et aller chez l’épicier ;  un épicier qui est aussi assistante sociale, fleuriste, relais de poste… Et bien, pour les photographes, je crois au retour de cette proximité. Ils ont une vraie carte à jouer à condition qu’ils apportent justement  ce service, cette humanité autour de moments d’exception. Il s’agit évidemment qu’ils sachent valoriser le côté « atelier d’artisan », c’est-à-dire leur côté artiste.

Comment voyez-vous cela pratiquement ?

Peut-être faudrait-il qu’ils inventent de nouveaux services, qu’ils créent des formules (reportage ?…) pour répondre au besoin généralisé de peopolisation. Tout le monde a envie de devenir un « people ». Donc il faut qu’ils témoignent avec des photos d’autres moments de la vie. J’ai vu une boutique dans un centre commercial à Tokyo où le photographe avait conçu un studio de mode dans la vitrine en s’associant avec un magasin d’esthétique voisin. Les gens étaient photographiés dans la vitrine, surexposés à la vue des passants comme sur une scène de théâtre. L’occasion pour les clientes d’être très bien maquillées et d’avoir des conseils personnalisés par l’esthéticienne. Il y a un truc qui se passe… on est dans le spectacle ! Il faut que les photographes soient beaucoup plus dans « l’entertainment», dans le jeu, dans la mise en scène. Il faut qu’ils sortent de cette logique de technicien et qu’ils deviennent des metteurs en scène ; une façon d’adopter une approche encore plus sensible et créative.